Je suis moi. Et pourtant qui me voit, dissimulée que je suis par les pinces du crabe? Dans cette soirée d’anniversaire, je me rends, heureuse de renouer avec un semblant de vie « normale ». La fête était belle mais sur le chemin du retour, un malaise sournois grignote mon moral. Pourquoi la compassion des autres m’ébranle-t-elle ? Parce qu’elle vient me rappeler à chaque instant le mal qui me ronge. Si moi je fais tout pour l’oublier, le temps d’une soirée, bien sûr que eux ne le peuvent pas. Je suis le cancer incarné.

 

Je suis moi. Et pourtant qui me voit, dissimulée que je suis par les pinces du crabe? Dans cette soirée d’anniversaire, je me rends, heureuse de renouer avec un semblant de vie « normale ». Je suis fatiguée mais qu’importe, l’heure est à la fête et je veux en être grisée. Non par l’alcool qui  ne ferait qu’accroître ma lassitude mais par une bonne humeur bien chevillée au corps. A tous ces copains retrouvés, je lance sans même y prêter gare, des « ca va ? », des « quoi de neuf ? ». Ils me parlent d’eux, des autres, de tout et de rien. Debout depuis des heures, je vacille un peu mais n’en laisse rien paraître. Il se fait tard. La fête était belle mais sur le chemin du retour, un malaise sournois grignote mon moral. Le rideau vient de se lever sur les coulisses de ma soirée. J’apprends que certains sont venus s’enquérir de ma santé et du moral de mon compagnon. Qu’ai-je à y redire ? Rien bien sûr. C’est bien intentionné de leur part. Mais pourquoi cette compassion m’ébranle-t-elle ? Parce qu’elle vient me rappeler à chaque instant le mal qui me ronge. Si moi je fais tout pour l’oublier, le temps d’une soirée, bien sûr que eux ne le peuvent pas. La preuve par le détail : reprenant le fil de la soirée, je m’aperçois qu’aucun n’a répondu «oui ca va, ET TOI ? ». Leur regard sur moi est prismé. Leur cachant la vue, un crabe géant recouvre mon corps, tandis que la faucille agite sa lame au dessus de ma tête. Je ne suis plus moi, je suis d’abord le cancer. Le cancer incarné. J’aurais beau tout tenter pour le leur faire oublier, cela n’y changera rien. Si j’avais un diabète ou un pontage cardiaque, cela ne serait pas. Alors, je m’interroge à l’aube de cette soirée. Ont-ils pitié de moi ? Du mal que je me donne pour oublier ? Louent-ils mon courage ? Se préparent-ils à me voir disparaître de leur paysage ? « Ce n’est pas facile de savoir comment se comporter avec toi, m’explique à ma demande une amie. Si tu pleurais, ce serait presque plus simple car on pourrait alors te consoler. Puis, on se demande toujours quand il faut te demander des nouvelles du traitement, si c’est bien ou non d’en parler ».  Finalement, c’est moi qui suis le plus à l’aise avec mon crabe. Et à choisir, je préfèrerais que les autres l’adoptent une fois pour toute. Et me répondent : oui, ca va, et toi ? Et puis, on passerait à autre chose… Alors, ce sera le signe que les pinces du crabe auront aux yeux de tous perdu de leur tranchant, laissant chaque malade redevenir un individu à part entière. Anouchka

 

 

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Commentaires : (12)

Portrait de Libellule

Bonsoir à toutes, cela n'a rien à voir et pourtant je voudrais noter le plaisir que je prends à vous lire car je note que vous écrivez avec merveille.

J'ai le sentiment, plus le temps passe, que la plupart d'entre nous voudrions être à la fois pris en compte avec justesse dans ce que nous vivons ou avons vécu et dans le même temps être considérés pour autre chose que porteurs de LA maladie qui pétrifie le monde entier.

Personnellement, je suis en train de faire mon deuil d'apprendre à mon entourage ce que je transporte dans mes veines, dans ma chair depuis mon cancer car c'est indicible, intransmissible à qui n'est pas passé par là. Je retrouve des similitudes en cotoyant deci delà des personnes qui ont échappé à la mort, l'ont frôlée et en gardent la marque à vie.

Je suis donc inscrite sur ce site ainsi que sur d'autres où je baigne dans un climat qui m'est désormais familier, celui du cancer et de ses humains à vif, je dirai, de ces humains vrais.

Je vais, si l'on me considère prête, devenir bénévole très bientôt à l'hôpital où j'ai été soignée et je voudrais un métier vrai, un métier qui serve à quelque chose car je perds mon temps depuis tellement longtemps... ce sentiment de ne plus être à ma place et d'avoir mieux à faire, en toute humilité. Mais ceci est un autre sujet.

J'ajoute que j'en ai marre, par moments, de chercher à comprendre l'entourage dans ses réactions, ses comportements, car est-ce qu'il nous comprend, nous, est-ce qu'il vient vraiment vers nous? Le vrai amour, c'est du donnant donnant, non?

Portrait de CHANTAL 94

Bravo pour tous les mots justes. C'est vrai que cette maladie remet en question notre façon de vivre et de voir les choses. Alors profitons de tous les moments et de chaque jour comme ils se doivent.
Merci encore à Monsieur GIRAUDEAU et à la MAISON DU CANCER qui nous permettent de dialoguer.
Bon courage et à bientôt

Portrait de Agathe

Pourquoi cette image de crabe? Ces cellules cancéreuses ne sont pas un crabe. Ce sont des cellules qui nous appartiennent. Personnellement, je préfère visualiser que je suis en santé, en pleine forme que voir des crabes ou des combats internes. Je pense que c'est nettement plus constructif. Je pense qu'il faut créer nos propres images de visualisation et ne pas nous laisser imposer celles des autres (comme celle du crabe qui est un grand classique et qui à mon avis fait plus de dégâts qu'autre chose). Je me dis "chaque jour l'un après l'autre" et que chaque jour de traitement me rapproche un peu plus de la guérison totale. Je pense aussi que ce cancer nous dit quelque chose, sur ce que nous avons mis en place dans notre vie et qu'il faut l'entendre pour y remédier.

Bien sûr que vos amis louent votre courage et ils ont bien raison. Oui, nous sommes courageuses! Parlez de votre maladie. Cela les rassurera et évitera qu'ils ne se fassent des idées pires que la réalité. Ils chemineront avec vous. Je crois qu'il ne faut pas oublier non plus que le cancer touche de plus en plus de monde et que l'entourage a peur pour lui-même également. Lui dire ce que sont les traitements dédramatise les choses. C'est un acte important. Je crois vraiment que nous devons informer les autres pour qu'ils se fassent dépister et que s'il s'avère qu'ils sont malades, ils acceptent les traitements.

Prenez bien soin de vous!

Portrait de isabelle le mesle

Bonjour à tous,

Anoucka a écrit "Je suis le cancer incarné." et je souhaite lui dire :
si tu veux !!
ou pas !!
Ce n'est pas toi qui va modifier ce qu'il y a dans la tête des autres c'est toi, ton regard, ta clairvoyance, ton ouverture d'esprit, ton intelligence qui va se mettre en activité au contact des autres, selon les situations.
De la même façon les "autres" ne savent pas, ne peuvent pas savoir ce qui se passe dans ta tête, alors ils font ce qu'ils peuvent pour être agréable, compatissant, sympas......ou autre.
Il n'y a que toi qui pourra les guider.
Moi j'accepte avec bonheur les marques de compassion, de sympathie, je donne des informations même quand les questions sont formulées à moitié, je raconte beaucoup, je me moque de moi, je décris les jolis garçons que je croise, les trucs sympas qui m'arrivent, je passe sous silence les trucs un peu durs à entendre pour ceux qui m'aiment et tant qu'on peut on rigole, on s'emerveille des enfants qui grandissent, des réussites des potes, on compatis quand un ou une a des soucis (mon dieu faite qu'ils ne soient pas trop grave etc.......). Nous ne sommes pas des cancer incarnés (je suis tombée malade en 98, rechute en 2005, et soucis annexes depuis 1 an....), nous sommes des gens et nous avons toujours la maitrise de ce qu'il y a dans notre tête pour regarder et interpréter le monde.
Moi je le souhaite le plus possible joli, harmonieux.......alors c'est mon angle de vue; j'aime la lumière (j'ai fait, un jour, "de la" photo), alors je la cherche, dehors, dans les situations, dans les yeux des autres......

Bonne journée à toutes et à tous

Portrait de nounoune

Je partage l'avis d'halize,

Moi aussi ça m'énerve de voir la réaction des personnes !!!
On ne pourra rien changer!!!

Portrait de nounoune

Je suis nouvelle sur le site.Mon cancer date de 2006 ,et personne ne me demande de mes nouvelles!!même mes proches,c'est très dur,lors de mes contrôles,seul, mon mari est au courant!!!
Je me décide enfin à venir demander un peu d'aide.
Bon courage à tous.
Nounoune

Portrait de Johann

Nos relations avec l'entourage évoluent avec notre relation à nous-même, à la maladie et à la mort/vie.
C'est un long parcours.
J'ai 31 ans et mon cancer a été diagnostiqué en 2007, opéré, puis récidive il y a un peu plus d'un an, suivie de 3 protocoles différents (étude clinique actuellement).
Ce sont les lectures, la psychothérapie, la méditation et les discussions avec les proches les plus à l'aise (ou les moins mal à l'aise) avec le sujet de la maladie, qui m'ont aidé à comprendre les difficultés de l'entourage à aborder le sujet et prendre des nouvelles du malade, sans arrière-pensées, sans projeter ses propres angoisses et sans oublier non plus de s'enquérir du conjoint.
Je viens de découvrir le site après une interview de Bernard Giraudeau.
Merci pour ce site et bon courage à tous

Portrait de Marina

Pour Do : il y a des groupes de paroles au sein de Psychisme et Cancer situé dans le 13ème, sinon renseignez-vous auprès du comité de Paris de la Ligue contre le cancer.

Marina

Portrait de Do

Bravo, Anouchka, tout est dit, et très bien dit.
Moi, j'ai résolu (enfin je le croyais !) le problème en coupant les ponts avec les anciennes relations car je ne supportais plus du tout l'exact climat que tu décris, qui d'ailleurs est aussi vrai avec la famille; oui, mais, dans un nouveau cadre, comme on n'est pas aussi en forme que les autres, et qu'on ne veut rien dire, on s'isole aussi, en ne suivant pas forcément leur rythme pour les WE, les réceptions, les balades, etc.
Mon exemple n'est donc vraiment pas à suivre, car maintenant, c'est la grande solitude.
Continue, Anouchka, ils vont s'habituer et, au fur et à mesure, devenir plus à l'aise avec toi et toi avec eux, mais il faut accepter que ce soit une relation nouvelle qui commence, différente bien qu'avec les mêmes.

PS. Je cherche un groupe de parole sur Paris, sud de préférence. Qui en connaîtrait ?

Do

Portrait de raimonda

merci les filles pour vos témoignages. on est tiraillée, le dire ou pas. et c'est vrai l'indifférence blesse parce que nous on ne sera jamais plus comme avant....je fais plein de choses, sport, je joue au théâtre, passe à la TV eh bien après, ou la nuit, ou un soir le mot, l'image revient... et la délicatesse des uns ou des autres nous est nécessaire... mais notre force c'est de continuer à vivre pleinement ...nous sachant pratiquement jamais guérie.
gros bisous

Portrait de Cathie

Pas facile, on voudrait de la compassion, mais point trop.
A la question "comment ça va", je croyais avoir résolu le problème en demandant de la mettre quelques mois entre parenthèse. Raté! Du vieil adage "qui ne dit mot consent", j'ai été considérée comme un peu malade d'un petit cancer ... vraiment raté !
Un gros boulot d'être aussi les éducateurs de notre propre patho!

Portrait de halize

merci Anouchka
c'est terriblement ainsi que ça se passe dans la vraie vie!!!
Et je vais même plus loin, quand les autres les amis, les voisins ne s'inquiètent plus et font comme si tout allait bien et bien, pour ma part je m'énerve!!!.... tous considérant que je suis guérie et donc qu'il n'est plus nécessaire d'en parler. "Tournes la page!!"